Ukraine, pourquoi les jeunes de 18 à 24 ans ne sont-ils pas mobilisés malgré le manque de soldats ? (Analyse)

82e brigade aéroportée indépendante de Bucovine

Alors que la guerre contre la Russie se prolonge et que l’armée ukrainienne souffre toujours d’un manque d’hommes, une particularité de la mobilisation à Kyiv peut surprendre : les hommes de 18 à 24 ans ne sont, en règle générale, pas mobilisés de force. Ils peuvent pourtant rejoindre l’armée et combattre volontairement. L’Ukraine accepte ainsi de se priver d’une partie de ses hommes les plus jeunes pour des raisons qui tiennent autant à la démographie qu’à la politique et à l’avenir du pays.

Une mobilisation obligatoire à partir de 25 ans

En Ukraine, la règle générale reste la mobilisation des hommes aptes au service militaire âgés de 25 à 60 ans, lorsqu’ils ne bénéficient pas d’une exemption ou d’un report.

Pour les hommes de 18 à 24 ans, la situation est différente. Ils ne sont normalement pas soumis à la mobilisation obligatoire et peuvent rejoindre les forces armées sur une base volontaire, notamment en signant un contrat. Certaines situations particulières peuvent toutefois placer un homme de moins de 25 ans dans une autre catégorie militaire et le rendre mobilisable.

Cette limite de 25 ans est relativement récente. Au début de l’invasion russe à grande échelle, l’âge minimal de mobilisation était encore fixé à 27 ans. Une loi l’abaissant à 25 ans a finalement été promulguée par le président Volodymyr Zelensky en avril 2024.

La distinction est donc importante : l’Ukraine n’interdit nullement à un homme de 18, 19 ou 20 ans de combattre. Elle refuse en revanche, en règle générale, de l’y contraindre.

Un paradoxe alors que l’armée manque d’hommes

Cette politique peut sembler difficile à comprendre dans un pays engagé depuis février 2022 dans une guerre d’usure particulièrement meurtrière.

L’armée ukrainienne doit défendre un front immense, remplacer ses pertes, permettre la rotation des unités et relever des soldats dont certains combattent depuis plusieurs années. Le manque de personnel reste, en 2026, l’une des difficultés importantes des forces ukrainiennes.

Cette situation a une conséquence directement visible dans les unités. L’armée ukrainienne est relativement âgée. Reuters rapportait déjà en 2024 que l’âge moyen des soldats présents sur le front atteignait environ 40 ans. D’autres estimations publiées par la suite l’ont situé au-delà de 40 ans.

Dans une guerre exigeant une endurance physique considérable, notamment pour l’infanterie, disposer de davantage de soldats de 18 à 24 ans présenterait donc un intérêt militaire évident.

Pourquoi, dans ces conditions, ne pas simplement abaisser l’âge de mobilisation à 18 ans ?

Une génération démographiquement très précieuse

La première explication tient à une particularité démographique ukrainienne.

L’Ukraine connaissait déjà avant l’invasion russe une situation démographique très défavorable. La guerre l’a considérablement aggravée : départ de millions d’Ukrainiens à l’étranger, séparation des familles, baisse des naissances et pertes humaines provoquées directement ou indirectement par le conflit.

Mais il existe une difficulté supplémentaire. Les jeunes Ukrainiens qui ont aujourd’hui une vingtaine d’années appartiennent précisément à des générations peu nombreuses. Le Centre for Eastern Studies (OSW) relevait en avril 2026 que la natalité ukrainienne avait atteint des niveaux particulièrement faibles entre 2000 et 2005. Selon son analyse, les 20-24 ans constituent ainsi l’une des plus petites cohortes démographiques du pays, avec environ 1,5 million de personnes.

Ce facteur change profondément le calcul. Mobiliser massivement les 18-24 ans permettrait certes de fournir immédiatement de nouveaux soldats à l’armée. Mais les pertes éventuelles toucheraient une génération déjà numériquement réduite et appelée, après la guerre, à travailler, fonder des familles et participer à la reconstruction du pays.

Le choix ukrainien revient donc, au moins en partie, à protéger le capital humain dont le pays aura besoin pour survivre après la guerre.

Une décision également politique

La démographie n’explique cependant pas tout.

Abaisser l’âge de mobilisation à 18 ans constituerait une décision extrêmement sensible dans la société ukrainienne. Elle signifierait qu’un jeune homme pourrait, quelques mois après avoir terminé l’école secondaire, être mobilisé et envoyé dans une armée engagée dans une guerre particulièrement dure.

Volodymyr Zelensky a jusqu’à présent résisté à cette solution. Cette prudence possède nécessairement une dimension politique : une mobilisation des plus jeunes serait une mesure très impopulaire et toucherait directement des centaines de milliers de familles.

La question est devenue particulièrement visible à la fin de 2024 lorsque les États-Unis ont publiquement poussé Kyiv à abaisser encore l’âge de mobilisation. Un haut responsable de l’administration Biden avait alors estimé que l’Ukraine ne mobilisait et ne formait pas suffisamment d’hommes pour compenser ses besoins militaires.

Washington raisonnait essentiellement en termes de rapport de forces : l’Ukraine recevait des armes occidentales, mais celles-ci ne pouvaient compenser indéfiniment l’insuffisance du nombre de combattants.

Kyiv a refusé cette logique. Zelensky a notamment soutenu qu’envoyer davantage de jeunes hommes au combat ne résoudrait pas les difficultés si les unités ne disposaient pas parallèlement de suffisamment d’armes et d’équipements.

Pourquoi la comparaison avec d’autres pays est trompeuse

Le cas ukrainien paraît d’autant plus étonnant que 18 ans constitue traditionnellement l’âge à partir duquel un citoyen peut servir dans de nombreuses armées.

Dans un système classique de conscription, il paraît même logique de mobiliser d’abord les jeunes adultes, généralement considérés comme physiquement aptes au service militaire.

Mais la situation ukrainienne est très différente de celle d’un pays effectuant quelques mois de service militaire en temps de paix. Il ne s’agit pas d’envoyer des jeunes effectuer une instruction dans une caserne pendant six ou douze mois. Une mobilisation en Ukraine peut conduire à servir dans une armée engagée dans une guerre de haute intensité, avec une possibilité réelle d’être envoyé au front, d’y être blessé ou tué.

La question posée à Kyiv n’est donc pas simplement : « À quel âge un homme est-il capable de devenir soldat ? » Elle est beaucoup plus lourde : « À partir de quel âge l’État peut-il obliger ses citoyens à risquer leur vie dans cette guerre ? »

Le compromis : attirer les jeunes plutôt que les contraindre

Pour résoudre partiellement cette contradiction, l’Ukraine a choisi une voie intermédiaire : maintenir l’âge de la mobilisation obligatoire à 25 ans tout en essayant de convaincre les 18-24 ans de s’engager volontairement.

En février 2025, le ministère ukrainien de la Défense a ainsi lancé le programme « Contrat 18-24 ». Il proposait initialement aux jeunes volontaires un engagement d’un an, assorti d’avantages financiers importants, du choix de certaines unités et spécialités, ainsi que de différentes garanties sociales.

Le programme a depuis évolué et s’est élargi. En 2026, les conditions dépendent notamment de la spécialité choisie : certains engagements restent d’un an, tandis que les fonctions liées aux drones et aux systèmes robotisés peuvent prévoir un contrat de deux ans.

Les sommes proposées sont considérables au regard des revenus ukrainiens. Les conditions actuellement présentées par le recrutement des forces terrestres peuvent atteindre deux millions de hryvnias (39.000 euros) pour certaines formules d’un an et trois millions (58.000 euros) pour certains contrats de deux ans, auxquels peuvent s’ajouter les rémunérations liées aux missions de combat.

Les volontaires peuvent également choisir certaines unités et spécialités. Après l’accomplissement du contrat correspondant, la législation prévoit en outre une période de protection contre une mobilisation immédiate : en février 2026, le Parlement ukrainien a soutenu le principe d’un report d’un an après la fin du service pour les bénéficiaires concernés du programme.

Des débuts pourtant très modestes

Les incitations financières n’ont toutefois pas provoqué l’afflux massif espéré.

Lors du lancement du programme en février 2025, plus de 10.000 demandes d’information ou candidatures avaient rapidement été enregistrées dans l’application Reserve+. Mais deux mois plus tard, Pavlo Palisa, alors conseiller militaire de la présidence ukrainienne, indiquait que seulement environ 500 personnes avaient effectivement signé un contrat.

Le chiffre était particulièrement faible au regard du vivier potentiel : les autorités ukrainiennes estimaient alors à environ 800.000 le nombre de personnes appartenant à la tranche d’âge visée.

Le programme a depuis été élargi à davantage d’unités et de spécialités. Mais son lancement a démontré une réalité difficile pour Kyiv : proposer beaucoup d’argent ne suffit pas nécessairement à convaincre un jeune de 18 ou 20 ans d’accepter volontairement les risques d’une guerre de haute intensité.

Un choix qui a un prix militaire

La protection des jeunes générations possède ainsi une logique démographique et politique, mais elle entraîne également un coût militaire.

Chaque homme de 18 à 24 ans qui n’est pas mobilisé est potentiellement un soldat de moins disponible pour remplacer les pertes ou permettre la rotation des combattants plus âgés.

Cette situation contribue à un paradoxe particulièrement frappant, des hommes de plus de 40 ans peuvent être mobilisés et envoyés au combat alors que des hommes de 20 ou 22 ans physiquement aptes ne peuvent normalement pas l’être contre leur volonté.

Du point de vue strictement militaire, l’abaissement de l’âge de mobilisation augmenterait immédiatement le vivier humain disponible. Mais du point de vue démographique, il ferait peser une partie plus importante du coût humain de la guerre sur l’une des générations les moins nombreuses de l’histoire récente de l’Ukraine.

Une équation presque impossible à résoudre

L’Ukraine se trouve ainsi confrontée à deux impératifs qui se contredisent.

Elle doit disposer aujourd’hui de suffisamment de soldats pour empêcher la Russie de gagner la guerre. Mais elle doit également conserver suffisamment de jeunes adultes pour que le pays puisse vivre, travailler, avoir des enfants et se reconstruire lorsque la guerre prendra fin.

Protéger les 18-24 ans revient donc à accepter une partie du manque d’hommes dont souffre actuellement l’armée. Les mobiliser massivement permettrait d’atténuer ce problème à court terme, mais pourrait aggraver encore la catastrophe démographique ukrainienne.

Ce débat explique pourquoi la question de l’âge de mobilisation demeure aussi sensible. Il ne s’agit pas uniquement de déterminer combien de soldats supplémentaires l’Ukraine pourrait envoyer au front. Il s’agit de décider quelle génération doit supporter le poids humain de la guerre.

Ce qu’il faut en retenir

L’Ukraine mobilise en règle générale les hommes à partir de 25 ans, alors que les 18-24 ans peuvent rejoindre volontairement l’armée. Ce choix s’explique notamment par la faiblesse démographique exceptionnelle de cette génération et par le coût politique d’une mobilisation des plus jeunes. Militairement, cette protection réduit pourtant le vivier de combattants alors que l’armée manque d’hommes. Kyiv tente donc de résoudre le problème par des contrats volontaires fortement rémunérés. L’Ukraine doit ainsi arbitrer entre deux nécessités vitales : trouver suffisamment de soldats pour défendre le pays aujourd’hui et préserver suffisamment de jeunes pour assurer son avenir après la guerre.

Crédit photo entête : Volontaires dans la 82e brigade aéroportée indépendante de Bucovine

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J’analyse le monde contemporain — actualité, faits de société, conflits et guerres — pour comprendre en profondeur le fonctionnement de l’être humain. Le philosophe y prend alors le relais, face à un univers à la fois merveilleux et troublant.

6 comments

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Christopher O’Keefe

Il existe donc dans la jeunesse encore de véritables patriotes prêts à se battre pour leur pays, ça fait plaisir à voir. Félicitations Messieurs !

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Stefan

Ils font ça pour l’argent !

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Christopher O’Keefe

Stefan, il est évident que pour un jeune, recevoir entre 39 et 58.000 euros pour s’engager est attrayant, mais laisser penser que ce n’est que pour l’argent qu’ils s’engagent n’est pas la réalité.
Ces jeunes savent qu’en contrepartie, ils vont devoir se battre, faire la guerre et donc risquer une blessure ou être tué au combat. Aucune somme ne remplacera jamais une vie humaine.
C’est un incitant financier (la Russie fait de même) pour pousser les jeunes à prendre les armes, mais la décision finale reste entre les mains de ces hommes de 18 à 24 ans qui pour la plupart y voient aussi une occasion de défendre leur pays.

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Alain Schenkels

Il est dommage qu’il faille un incitatif financier pour pousser un jeune à s’engager. Malgré les risques, défendre son pays devrait aller de soi, mais nous vivons une époque où chacun pense à sa petite personne avant l’intérêt de sa famille et de sa patrie.

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Maxime

58 000 euros pour se faire buter faut être con.
eux c’est car ils veulent tuer des russes, ils ont raison.
Force et courage les mecs

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Alain Schenkels

Je ne sais pas si la motivation première est de « tuer » des russes, mais bien d’aider leur pays. Mais effectivement ça passe par leur neutralisation. Gageons qu’ils ne leur arrive pas malheur, ils sont courageux!

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