Dossier : Le devoir de montrer la guerre (Avis de l’auteur)

Le devoir de montrer la guerre (Avis de l'auteur)

Préambule

Il m’a parfois été reproché de trop montrer la mort dans mes articles consacrés aux guerres et aux soldats, comme s’il fallait préserver le lecteur de certaines images ou cacher les corps au nom de la dignité de ceux qui sont tombés.

Je défends une conception différente.
Je pense qu’il est important de ne pas dissimuler cette réalité, même lorsqu’elle est difficile à regarder. Montrer ce que la guerre fait aux hommes peut aussi être une manière de témoigner de ce qu’ils ont vécu, de ce qu’ils ont risqué et, parfois, de ce qu’ils ont enduré.

Je comprends parfaitement que cette conception puisse ne pas être partagée. Chacun peut avoir sa propre sensibilité et sa propre appréciation de ce qui devrait ou non être montré. Je respecte ce désaccord.

Le texte qui suit n’a donc pas vocation à imposer une manière de regarder la guerre. Il expose simplement la mienne et les raisons qui m’amènent à la défendre : je considère que montrer les soldats blessés, capturés ou morts, avec le contexte nécessaire, ne porte pas nécessairement atteinte à leur dignité. Cela peut au contraire contribuer à leur rendre leur humanité et à montrer la guerre telle qu’elle est.

La photographie qui ouvre ce texte montre un soldat géorgien tué lors de la guerre russo-géorgienne de 2008. Mais au-delà de son uniforme, de sa nationalité et de la guerre dans laquelle il est tombé, il représente ici les hommes morts au combat dans toutes les guerres et à toutes les époques. Son uniforme est celui d’une armée ; sa mort est celle d’un homme.


Peut-on raconter honnêtement une guerre tout en refusant d’en montrer les morts ? À mon sens, non.

La mort fait partie de la guerre. C’est une évidence, mais une évidence que notre manière contemporaine de raconter les conflits peut parfois rendre étrangement abstraite.

Nous montrons les soldats qui partent au combat. Nous les photographions en uniforme, avec leurs camarades, dans leurs véhicules ou sur leurs positions. Nous montrons les chars, les avions, les drones, les explosions et les villes détruites. Nous suivons les offensives sur des cartes et commentons les territoires conquis ou perdus. Puis viennent les bilans : cinq morts, cinquante morts, mille morts.

Mais que reste-t-il réellement de ces hommes lorsque nous refusons de montrer ce que la guerre leur a fait ?

À mes yeux, les photographies de soldats blessés ou tués font pleinement partie du récit de guerre. Non parce que la mort serait spectaculaire, mais précisément parce qu’elle ne doit pas devenir abstraite.

Un soldat mort n’est pas seulement un nom dans un communiqué, une photographie en uniforme accompagnée de deux dates ou, des années plus tard, une inscription sur un monument. C’était un homme vivant quelques instants, quelques heures ou quelques jours auparavant. Il avait un visage, une famille, des camarades, des projets et probablement l’espoir de rentrer chez lui.

La photographie possède cette capacité particulière de nous le rappeler.

Elle oblige parfois à donner une réalité à des expressions devenues presque ordinaires : « tué au combat », « mort de ses blessures », « pertes humaines ». Elle transforme momentanément un chiffre en un être humain.

Montrer un mort, c’est aussi rappeler que chaque nombre d’un bilan représente un homme.


Un mort peut représenter tous les autres

Tous les soldats tués dans une guerre ne seront évidemment jamais photographiés. Certains mourront loin de tout objectif. D’autres ne seront connus du public que par leur nom. Des milliers finiront par se confondre dans les statistiques d’un conflit.

C’est précisément pour cette raison que l’image d’un seul d’entre eux peut avoir une portée qui dépasse son histoire personnelle.

Un soldat mort que l’on montre peut représenter tous ceux que nous ne verrons jamais.

Lorsque nous regardons son corps, nous ne regardons pas seulement cet homme. Il nous rappelle tous ceux qui sont tombés dans des circonstances semblables, ceux dont aucune photographie n’existe et ceux qui ne seront plus, pour l’histoire, qu’un nom parmi des milliers d’autres.

La photographie ne remplace évidemment ni le récit ni l’explication. Mais elle peut leur donner une dimension que les mots seuls atteignent difficilement.


Depuis les premières photographies de guerre

Cette capacité de l’image à transformer notre perception de la guerre n’est pas nouvelle.

Dès le XIXe siècle, la photographie a commencé à modifier profondément la manière dont les sociétés pouvaient regarder les conflits. La guerre de Crimée, entre 1853 et 1856, fut l’un des premiers conflits largement photographiés. Les images de Roger Fenton montraient les soldats, les paysages et les conditions de campagne, mais évitaient largement les cadavres.

Quelques années plus tard, la guerre de Sécession américaine marqua une étape majeure. Des photographes comme Alexander Gardner et Timothy O’Sullivan rapportèrent des champs de bataille des photographies montrant des soldats morts là où ils étaient tombés.

Guerre de sécession
Un soldat confédéré mort à Gettysburg en juillet 1863.
Cette photographie, devenue l’une des images les plus célèbres de la guerre de Sécession, est attribuée à Timothy H. O’Sullivan.

Pour le public, quelque chose avait changé.

La guerre n’était plus seulement racontée par des témoignages, des communiqués, des gravures ou des représentations héroïques. Pour la première fois à une telle échelle, ceux qui étaient restés loin du front pouvaient regarder directement certains de ses morts.

Depuis lors, les techniques ont changé. La photographie a été rejointe par le cinéma, la télévision, puis les appareils numériques, les téléphones, les caméras embarquées et les drones.

Mais la question demeure pratiquement la même : jusqu’où sommes-nous prêts à regarder la guerre telle qu’elle est ?


Montrer ce que signifie « risquer sa vie »

Nous écrivons souvent que les soldats « risquent leur vie ».

Cette expression est parfaitement juste. Mais sa répétition peut finir par lui retirer une partie de sa signification.

Risquer sa vie signifie c’est accepter la possibilité concrète de ne pas rentrer chez soi. Le soldat que nous voyons aujourd’hui avec ses camarades peut être celui dont on annoncera la mort demain. Derrière chaque départ au front existe cette possibilité.

C’est aussi ce que les photographies de guerre permettent de rappeler.

Il serait paradoxal de montrer abondamment les soldats lorsqu’ils sont jeunes, entraînés, armés et déterminés, puis de considérer qu’ils doivent disparaître de notre regard au moment précis où se réalise le risque que nous leur demandons d’accepter.

Une société qui envoie des hommes combattre doit pouvoir regarder les conséquences de cette décision.

Nous ne pouvons pas célébrer le courage nécessaire pour risquer sa vie tout en refusant systématiquement de regarder ce que signifie la perdre.


Être capturé, une autre réalité de la guerre

Mourir ou être blessé ne sont pas les seules conséquences auxquelles s’expose celui qui combat.
Il peut également être capturé.

Un jeune soldat iranien surveillant des prisonniers irakiens après la première bataille d’Al-Faw, en mars 1986

Les photographies de prisonniers montrent une autre réalité de la guerre. Le soldat que l’on voyait quelques heures auparavant armé, équipé et intégré à son unité peut apparaître désarmé, isolé et placé sous le contrôle de l’ennemi.

Le basculement peut être extrêmement rapide : celui qui combattait encore quelques instants auparavant dépend désormais de ceux qu’il affrontait.

Ces images montrent une autre forme de vulnérabilité du combattant : celle de l’homme qui a perdu, au moins temporairement, toute maîtrise de son propre sort.

Elles peuvent également documenter les conditions dans lesquelles les prisonniers sont détenus et traités. Là encore, l’image demande du contexte : un prisonnier photographié au moment de sa capture, un homme interrogé, un détenu correctement traité ou un prisonnier victime de sévices ne racontent évidemment pas la même chose.

Montrer ces hommes participe donc aussi au récit de guerre. La guerre ne se résume pas à ceux qui combattent et à ceux qui meurent. Elle comprend également ceux qui tombent vivants aux mains de l’ennemi.


De la photographie de guerre à la guerre filmée par ceux qui la font

Depuis les premières photographies des champs de bataille du XIXe siècle, une révolution supplémentaire s’est produite : le photographe n’est plus nécessairement un observateur extérieur à l’action.

Aujourd’hui, les soldats filment eux-mêmes la mort.
Un téléphone suffit désormais pour photographier ou filmer ce qui se passe quelques secondes après un combat. Les caméras fixées sur les casques ou les équipements peuvent enregistrer l’action du point de vue même de celui qui la vit. Les drones observent les hommes depuis le ciel et enregistrent parfois leur mort avec une précision qui aurait été inimaginable pour les photographes des guerres précédentes.

La guerre en Ukraine constitue probablement l’une des manifestations les plus spectaculaires de cette transformation. Depuis 2022, des quantités considérables de photographies et de vidéos produites directement par les combattants ou leurs unités circulent sur Telegram, X, YouTube et d’autres plateformes. Des assauts sont filmés depuis les tranchées. Des caméras embarquées enregistrent des échanges de tirs à quelques mètres. Des soldats filment l’évacuation de leurs camarades blessés. D’autres images montrent des hommes morts quelques instants auparavant.

Et les combattants ne filment pas seulement leurs propres pertes.

Ils filment également celles de l’ennemi.

Des drones d’observation enregistrent des frappes d’artillerie. Des drones FPV transmettent leurs images jusqu’aux dernières secondes précédant l’impact. D’autres appareils restent au-dessus du champ de bataille et montrent les conséquences de l’attaque. Des soldats filment les corps des adversaires qu’ils viennent de combattre. Ces séquences peuvent être diffusées peu après les faits et vues à des milliers de kilomètres du front.

Nous sommes ainsi passés, en moins de deux siècles, de la photographie du corps après la bataille à la possibilité de voir presque directement l’instant où un homme est blessé ou tué.

Cette évolution modifie profondément notre rapport à la représentation de la guerre.

« La mort à la guerre n’est donc plus seulement photographiée par ceux qui l’observent. Elle est désormais massivement enregistrée par ceux qui la donnent, ceux qui la risquent et ceux qui en sont témoins. »

Une guerre presque en direct

Pendant longtemps, un décalage important séparait le combat de sa représentation.

Le photographe prenait ses clichés. Les pellicules devaient être développées. Les images étaient sélectionnées par une agence ou une rédaction avant d’être publiées dans un journal ou un magazine. Même avec la télévision, le public regardait généralement des images ayant déjà franchi plusieurs filtres éditoriaux.

Les réseaux sociaux ont en grande partie supprimé ce délai.

Un combattant peut aujourd’hui enregistrer une séquence, la transmettre et la voir circuler alors que l’opération dont elle provient vient à peine de s’achever. Dans certains cas, celui qui regarde les images sur son téléphone se trouve temporellement beaucoup plus proche de l’événement que ne l’était le lecteur d’un journal photographique des générations précédentes.

Cette immédiateté peut donner une compréhension extraordinairement concrète du combat.

La caméra tremble parce que celui qui la porte court. On entend les tirs, les ordres, parfois les cris. Un camarade qui apparaissait vivant au début d’une séquence peut être blessé quelques secondes plus tard. L’image n’est plus seulement celle des conséquences du combat : elle peut désormais enregistrer la transition entre la vie, la blessure et la mort.

Cette proximité possède une force documentaire considérable.

Elle permet de comprendre que la guerre n’est pas la succession ordonnée d’événements que l’on retrouve ensuite dans un communiqué militaire. Elle est faite de confusion, de peur, de décisions prises en quelques secondes et d’hommes dont la situation peut basculer presque instantanément.

Le drone a encore changé notre regard sur la mort

Un soldat russe tué suite à l’eplosion d’une bombe lancée par un drone ukrainien

L’utilisation massive des drones a introduit une autre forme d’image particulièrement caractéristique des guerres contemporaines.

Le regard n’est plus nécessairement celui d’un homme présent à quelques mètres de la scène. Il peut être celui d’une caméra située plusieurs dizaines ou centaines de mètres au-dessus du champ de bataille.

Nous pouvons alors voir un soldat se déplacer, se cacher, courir ou tenter d’échapper à une attaque. Quelques secondes plus tard, une explosion se produit. L’homme qui était encore un point mobile sur l’écran devient un corps immobile.

Ces images peuvent produire une étrange distance. Le combattant apparaît parfois minuscule à l’écran. Pourtant, ce que nous regardons demeure la mort réelle d’un être humain.

C’est précisément là que la contextualisation retrouve toute son importance.

Une vidéo militaire peut être authentique tout en ayant été sélectionnée dans un objectif de communication. Elle peut montrer une frappe réussie sans montrer celles qui ont échoué. Un montage peut couper ce qui précède ou ce qui suit. Une légende peut présenter comme certain ce que les images seules ne permettent pas d’établir.

Une image de guerre peut être à la fois un document authentique et un instrument de propagande. L’un n’exclut pas nécessairement l’autre.

Les soldats montrent aussi leurs camarades

Il ne faudrait surtout pas réduire cette production d’images à celles de l’ennemi tué.
Les combattants documentent également leur propre guerre.

Ils photographient leurs camarades dans les moments ordinaires, puis parfois leurs blessures, leur évacuation ou leur mort. Ces images possèdent une dimension différente de celles produites par un journaliste extérieur. Celui qui tient la caméra connaît parfois personnellement celui qui vient d’être touché.

Cela donne à certaines séquences une force particulière.

Nous ne regardons plus seulement « un soldat blessé ». Nous pouvons avoir vu le même homme quelques secondes auparavant parler, courir ou combattre avec son unité. La brutalité de la guerre apparaît alors dans toute son immédiateté : celui qui était vivant dans une image peut être mort dans la suivante.

Cette continuité entre la vie et la mort est précisément ce que les statistiques sont incapables de transmettre.

Jamais autant de morts n’ont probablement été aussi visibles

Cette transformation conduit à un paradoxe.

Dans le même temps, les guerres contemporaines produisent une quantité gigantesque d’images brutes, souvent diffusées directement par les combattants ou leurs unités, qui échappent aux circuits journalistiques traditionnels et peuvent parvenir au public sans avoir été préalablement vérifiées, contextualisées ou sélectionnées par une rédaction.

Le lecteur qui ouvre un journal peut ne voir qu’une photographie relativement sobre d’un champ de bataille. Quelques minutes plus tard, sur un réseau social, il peut regarder une vidéo brute montrant l’instant même où plusieurs hommes sont tués.

Le débat sur la publication des morts ne peut donc plus être exactement celui du temps où quelques photographes professionnels décidaient quelles images rapporter du front.

La mort est déjà visible. Elle circule. Elle est filmée par ceux qui combattent et diffusée à une échelle mondiale.

Le rôle du journaliste n’est dès lors pas nécessairement de rendre invisible ce qui serait trop violent pour le public. Il est aussi de vérifier, sélectionner, expliquer et replacer ces images dans leur contexte.

En d’autres termes, le journalisme peut apporter à ces images ce que les réseaux sociaux leur retirent souvent : du contexte.


La guerre ne tue pas toujours proprement

Mais la mort au combat n’a rien d’uniforme.

Un soldat mort brûlé vif au cours des combats.
La violence de cette photographie est aussi celle de la réalité qu’elle documente : la guerre peut tuer dans des conditions effroyables.

Certains soldats sont tués sans que leur corps porte, extérieurement, des blessures particulièrement visibles. D’autres subissent des destructions physiques considérables.

Une explosion peut arracher des membres. Le feu peut carboniser un corps. Un projectile peut défigurer un homme. Certaines armes provoquent des blessures effroyables. Et lorsqu’un combattant tombe aux mains d’hommes qui ne respectent plus aucune règle, il peut subir des sévices, être torturé, mutilé ou exécuté.

Nous entrons alors dans une catégorie d’images beaucoup plus difficiles à regarder.

Faut-il s’arrêter là ? Accepter de montrer un soldat mort tant que son corps demeure relativement intact, mais considérer qu’il devient impossible à montrer lorsque la guerre l’a trop gravement mutilé ?

Je ne le pense pas.

Ce serait même une étrange limite : plus un homme aurait souffert, plus les traces de ce qu’il a subi devraient être soustraites au regard du public.

La guerre ne devient pas moins digne d’être documentée lorsqu’elle devient atroce. Dans certaines circonstances, c’est précisément l’inverse.


La dignité ne signifie pas l’invisibilité

On invoque souvent, et légitimement, la dignité du mort.

Mais respecter la dignité d’un homme signifie-t-il nécessairement cacher son corps ?

Je ne le pense pas.

Un corps mutilé reste celui d’un homme. Un corps carbonisé reste celui d’un homme.

La guerre a pu détruire son apparence, elle ne lui a pas retiré son humanité.

Le montrer avec sobriété, expliquer qui il était lorsque son identité est connue et peut être révélée, raconter ce qui lui est arrivé et replacer son corps dans les circonstances de sa mort peuvent également constituer une forme de respect.

Dans le cas d’atrocités, cette fonction devient plus importante encore.

La photographie peut dire : cet homme a existé, voilà ce qu’il a subi et cela ne doit pas être oublié.

L’image peut alors constituer un témoignage historique et, dans certains cas, contribuer à la documentation d’exactions. Photographier les conséquences d’un acte permet de conserver une trace qui pourra être examinée, confrontée à d’autres éléments et empêcher que les faits soient trop facilement niés ou effacés.

Montrer un mort n’est donc pas nécessairement lui retirer sa dignité. Cela peut aussi être refuser qu’il disparaisse une seconde fois.


Ce n’est pas l’image qu’il faut nécessairement atténuer, mais son contexte qu’il faut renforcer

Cela ne signifie pas que je sois favorable à une accumulation gratuite d’images atroces.

Il existe une différence fondamentale entre documenter et exploiter.

Une photographie ne devient pas meilleure parce qu’elle est plus horrible. Un corps ne doit pas être utilisé simplement pour provoquer, obtenir un clic ou susciter une réaction émotionnelle facile.

Mais cette distinction tient, selon moi, beaucoup moins à ce que montre la photographie qu’à la raison pour laquelle elle est montrée et à la manière dont elle est présentée.

Une image extrêmement dure peut avoir une immense valeur documentaire. La même image, sortie de son contexte et utilisée uniquement pour choquer, peut devenir une exploitation de la mort d’un homme.

C’est pourquoi j’estime que plus une photographie est difficile, plus sa contextualisation doit être rigoureuse.

Qui voyons-nous ? Quand et où la photographie a-t-elle été prise ? Que savons-nous réellement des circonstances ? Quelle est la source de l’image ? Son authenticité a-t-elle pu être vérifiée ? Que montre-t-elle exactement ? Que ne permet-elle pas d’affirmer ?

Lorsqu’une image est particulièrement dure, un avertissement permet également au lecteur de savoir ce qu’il s’apprête à regarder et de décider s’il souhaite poursuivre.

Prévenir n’est pas cacher.

Cela permet au contraire de montrer sans prendre le lecteur au dépourvu.


Regarder également la mort de l’ennemi

Deux soldats russes abattus lors d’un combat contre les Ukrainiens

Il me paraît également important d’aller jusqu’au bout du raisonnement.

Cette exigence ne devrait pas concerner uniquement les morts de notre camp ou ceux dont nous partageons la cause.

Le soldat ennemi est lui aussi un homme.

Cela ne signifie évidemment pas que toutes les causes se valent, que les responsabilités politiques disparaissent ou que l’agresseur et l’agressé doivent être confondus. Cela signifie simplement que la mort physique d’un combattant demeure celle d’un être humain.

Les soldats eux-mêmes diffusent aujourd’hui fréquemment les images de leurs ennemis tués. Pour celui qui combat, ces images peuvent représenter la neutralisation d’une menace ou la réussite d’une opération. Pour celui qui les regarde à des milliers de kilomètres du front, elles peuvent également rappeler quelque chose de plus universel : voilà ce que signifie tuer un homme à la guerre.

L’ennemi mort avait lui aussi un visage avant de devenir un cadavre.

Le montrer peut contribuer à comprendre la guerre dans toute sa complexité, sans pour autant effacer les raisons pour lesquelles elle est menée.


Une photographie peut parfois dire davantage qu’un bilan

Les mots restent indispensables. Une photographie sans explication peut mentir par omission, être détournée ou conduire à une interprétation erronée.

Mais les mots possèdent également leurs limites.

« Tué au combat. »

« Mort de ses blessures. »

« Corps retrouvé. »

« Mort dans l’explosion de son véhicule. »

« Décédé après avoir été capturé. »

Toutes ces formulations peuvent être parfaitement exactes. Pourtant, elles ne permettent pas toujours de mesurer ce qu’elles signifient.

Une photographie peut brutalement rendre aux mots leur réalité.

C’est précisément ce qui explique qu’elle puisse déranger.

Le malaise provoqué par une photographie de guerre ne démontre pas nécessairement qu’elle n’aurait pas dû être publiée. Il peut au contraire provenir de ce qu’elle nous oblige à comprendre quelque chose que nous préférerions conserver à distance.


Montrer n’est pas glorifier

Soldat belge Guillaume DEBEFVE, membre de la brigade Piron.
Tué par un tireur embusqué le 11 septembre 1944

C’est finalement ce principe qui guide ma manière d’utiliser les photographies dans mes articles consacrés aux guerres et aux soldats.

Je ne montre pas la mort parce qu’elle serait spectaculaire.

Je ne la montre pas pour glorifier la violence.

Je ne la montre pas davantage parce que le cadavre d’un homme serait devenu un objet dont nous pourrions disposer sans considération.

Je la montre parce que la mort fait partie de la guerre.

Je considère qu’il est possible de montrer un soldat mort avec respect. Même lorsque son corps est gravement mutilé. Même lorsque l’image est extrêmement difficile à regarder.

La violence de ce que nous voyons doit être celle des faits, pas celle d’une mise en scène éditoriale destinée à les rendre plus spectaculaires.

Et lorsqu’une photographie montre les conséquences d’une atrocité, la publier peut aussi constituer une manière de rendre hommage à celui qui l’a subie : non pas en embellissant sa mort, mais en refusant que sa souffrance soit cachée ou oubliée.


Refuser une guerre aseptisée

Il appartient évidemment à chacun de décider s’il souhaite regarder de telles images. Certaines personnes ne le souhaitent pas et je le comprends parfaitement.

C’est pourquoi avertir le lecteur me paraît nécessaire lorsque les photographies sont particulièrement difficiles.

Mais celui qui souhaite regarder doit pouvoir le faire.

Parce qu’il existe une différence entre respecter la sensibilité du lecteur et organiser l’invisibilité de la mort.

La guerre n’est pas propre. Elle n’est pas constituée uniquement d’uniformes, de courage, de stratégie, de matériel militaire et de victoires. Elle est aussi faite de peur, de souffrance, de blessures et de corps détruits.

En cacher systématiquement les conséquences les plus terribles ne les rend pas moins réelles.

Cela rend seulement notre représentation de la guerre moins réelle.

Je considère donc que les photographies de soldats blessés et morts ont pleinement leur place dans le travail journalistique, documentaire et historique lorsqu’elles permettent de comprendre ce que les hommes ont vécu et ce que la guerre leur a fait.

Un seul corps peut alors représenter des milliers d’autres.

Un seul visage peut rappeler tous ceux dont il ne reste qu’un nom.

Et une seule photographie peut parfois nous faire comprendre ce que des pages de statistiques ne permettront jamais de ressentir.

Plus une image est difficile à regarder, plus elle exige d’être contextualisée ; pas nécessairement d’être cachée.

Car rendre hommage aux soldats ne consiste pas seulement à montrer leur courage lorsqu’ils combattent, leur sourire lorsqu’ils sont encore en vie ou leur portrait lorsqu’ils sont tombés.

Cela peut aussi consister à ne pas détourner les yeux de ce qu’ils ont enduré.


En guise de conclusion

Je n’attends pas que chacun partage cette vision. Je comprends profondément que certaines personnes refusent de regarder des photographies de soldats morts ou estiment que leur publication porte atteinte à leur dignité. Cette sensibilité est respectable.

La mienne est différente.

Lorsque je publie la photographie d’un soldat blessé ou tué, je ne cherche ni à choquer, ni à provoquer, ni à satisfaire une curiosité morbide. Je cherche à rappeler une réalité que les mots, les cartes et les statistiques finissent parfois par rendre abstraite : la guerre se termine toujours dans le corps d’un homme.

Je préfère montrer cette réalité plutôt que de la dissimuler. Non parce que la mort serait belle — elle ne l’est jamais — mais parce qu’elle existe. La cacher ne protège pas les soldats. Elle protège surtout notre regard.

Je crois qu’une société qui accepte d’envoyer des hommes combattre doit aussi accepter de regarder, avec respect et avec vérité, ce que cette décision peut leur coûter.

Montrer un soldat mort n’efface pas sa dignité. À mes yeux, cela peut au contraire lui rendre ce que les bilans militaires lui retirent parfois : son visage, son humanité et son histoire.

C’est la raison pour laquelle j’assume ce choix éditorial. Et c’est aussi la raison pour laquelle j’ai écrit ce texte.

« La guerre n’est pas belle à voir, mais elle doit être montrée sans filtre pour que personne ne puisse avoir l’excuse de dire : « J’ignorais. » »

Une réflexion personnelle d’Alain Schenkels.

Alain Schenkels

Commentaires :

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J’analyse le monde contemporain — actualité, faits de société, conflits et guerres — pour comprendre en profondeur le fonctionnement de l’être humain. Le philosophe y prend alors le relais, face à un univers à la fois merveilleux et troublant.

5 comments

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Gaëtan O’Keefe

Je n’aimerais pas voir la mort d’un proche en photo ou en vidéo sur les réseaux, mais je suis d’accord avec toi, il faut montrer la mort des soldats car ils le méritent.
Ne pas oublier le sacrifice de ces hommes, montrer c’est témoigner.

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Alain Schenkels

Merci Gaëtan pour ton commentaire 🙂

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Antoine

Bonjour je vous rejoint il faut montrer la guerre comme elle est sans rien cacher. si j’était soldat dans la guerre je voudrai qu’on montre se que je fais meme si je suis mort car ces important d’honorer les soldats et les ennemis aussi il faut les montrer.

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Alain Schenkels

Merci Antoine pour votre commentaire qui rejoint ma philosophie.
N’hésitez pas à commenter les articles, tout critique positive ou négative est toujours la bienvenue.
À bientôt,

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Maxime

De toute façon celui qui est tué il s’en fou d’être pris en photo. Pour sa famille c autre chose mais il faut montrer la guerre donc les morts aussi.

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