{"id":396,"date":"2025-12-29T15:19:50","date_gmt":"2025-12-29T15:19:50","guid":{"rendered":"https:\/\/rrb.be\/rrb\/?page_id=396"},"modified":"2026-01-15T09:34:38","modified_gmt":"2026-01-15T09:34:38","slug":"dire-la-mort-ce-que-revele-lexpression-corps-sans-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/rrb.be\/rrb\/dire-la-mort-ce-que-revele-lexpression-corps-sans-vie\/","title":{"rendered":"Dire la mort : ce que r\u00e9v\u00e8le l\u2019expression \u00abcorps sans vie\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>La formule \u00ab&nbsp;<em>corps sans vie<\/em>&nbsp;\u00bb est d\u00e9sormais omnipr\u00e9sente dans les m\u00e9dias. <\/strong><br>\u00c0 chaque fait divers, \u00e0 chaque disparition tragique, le m\u00eame d\u00e9tour lexical revient, implacable, avec une r\u00e9gularit\u00e9 presque m\u00e9canique : \u00ab&nbsp;le corps sans vie de\u2026&nbsp;\u00bb. Elle s\u2019est impos\u00e9e comme un standard journalistique, une \u00e9vidence stylistique, au point qu\u2019on n\u2019y pr\u00eate plus attention. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"153\" src=\"http:\/\/rrb.be\/rrb\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/corps-sans-vie-cadavre2-1024x153.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-437\" srcset=\"https:\/\/rrb.be\/rrb\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/corps-sans-vie-cadavre2-1024x153.png 1024w, https:\/\/rrb.be\/rrb\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/corps-sans-vie-cadavre2-300x45.png 300w, https:\/\/rrb.be\/rrb\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/corps-sans-vie-cadavre2-768x114.png 768w, https:\/\/rrb.be\/rrb\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/corps-sans-vie-cadavre2.png 1107w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><strong>Pourtant, j&rsquo;estime que cette expression m\u00e9rite qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate. <\/strong><br>Non pas pour un simple d\u00e9bat de vocabulaire, mais parce qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le quelque chose de plus profond sur notre rapport \u00e0 la langue \u2014 et \u00e0 la mort.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><strong>Pourquoi avoir presque enti\u00e8rement \u00e9vacu\u00e9 du discours m\u00e9diatique le mot pr\u00e9cis pour d\u00e9signer une personne d\u00e9c\u00e9d\u00e9e&nbsp;:&nbsp;cadavre<\/strong>&nbsp;<strong>?<\/strong> <br>Un mot ancien, clair, juridiquement et m\u00e9dicalement exact, un mot qui ne d\u00e9crit pas, mais qui nomme, au profit de cette p\u00e9riphrase molle qu\u2019est \u00ab&nbsp;<em>corps sans vie<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;? <br>Qui plus est, cette expression est une <strong>tautologie<\/strong>. Quand une personne est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, le corps ne peut \u00eatre&nbsp;<strong>que<\/strong>&nbsp;sans vie. Inutile donc d&rsquo;ajouter \u00ab&nbsp;sans vie&nbsp;\u00bb \u00e0 corps. Si le journalisme rechigne \u00e0 dire \u00ab&nbsp;cadavre&nbsp;\u00bb, \u00e9crire \u00ab&nbsp;un corps a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9&#8230;&nbsp;\u00bb suffirait \u2014 pr\u00e9cis, neutre, sans redondance.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>C\u2019est cette douceur feinte qui pose question.<\/strong> <br>J&rsquo;y aper\u00e7ois probablement une volont\u00e9 d\u2019adoucir la duret\u00e9 de la mort. Le mot&nbsp;<strong>cadavre<\/strong>&nbsp;serait-il per\u00e7u comme trop brutal, frontal, d\u00e9rangeant ? Ce mot impose pourtant la r\u00e9alit\u00e9 de la mort, sans filtre ni d\u00e9tour. \u00c0 l\u2019inverse, \u00ab&nbsp;corps sans vie&nbsp;\u00bb proc\u00e8de par n\u00e9gation, ce n\u2019est pas un mort, c\u2019est un corps auquel il manque quelque chose. La mort devient une absence plut\u00f4t qu\u2019un \u00e9tat. On la sugg\u00e8re au lieu de la dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais cette pr\u00e9caution est-elle r\u00e9ellement une marque de respect ? Ou n\u2019est-elle qu\u2019un moyen de se prot\u00e9ger, en tant que soci\u00e9t\u00e9, du malaise que suscite la mort ? Car le respect ne r\u00e9side pas dans l\u2019\u00e9vitement des mots justes, il r\u00e9side dans la pr\u00e9cision, dans la justesse du langage face au r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est paradoxal de constater que cette tautologie \u00ab&nbsp;corps sans vie&nbsp;\u00bb s\u2019\u00e9vanouit d\u00e8s qu\u2019il s\u2019agit de soldats tomb\u00e9s au combat&nbsp;; on lit alors \u00ab&nbsp;trois cadavres de soldats ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;le corps du soldat tu\u00e9 a \u00e9t\u00e9 rapatri\u00e9&nbsp;\u00bb, comme si la mort d\u2019un militaire, parce qu\u2019elle fait suite \u00e0 un fait de guerre, m\u00e9ritait moins d\u2019euph\u00e9misme, \u2014 une distinction d\u00e9rangeante, car une vie humaine en vaut une autre, f\u00fbt-il soldat. <br>Il en va de m\u00eame pour les animaux, jamais nous ne lisons \u00ab&nbsp;le corps sans vie d\u2019un chevreuil&nbsp;\u00bb, mais toujours \u00ab&nbsp;le cadavre d\u2019un chevreuil&nbsp;\u00bb. La vie animale, dans l\u2019inconscient collectif, vaut moins que la vie humaine, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, l&rsquo;homme ne peut pas s&rsquo;identifier \u00e0 l&rsquo;animal.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce glissement lexical participe d\u2019une tendance plus large, celle d\u2019une langue publique de plus en plus aseptis\u00e9e, normalis\u00e9e, presque technocratique. Une langue qui cherche \u00e0 ne froisser personne, \u00e0 ne choquer en aucun cas, quitte \u00e0 perdre en nettet\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 un mot suffit, on pr\u00e9f\u00e8re une p\u00e9riphrase. L\u00e0 o\u00f9 un concept est clair, on le dilue dans une formulation neutre, impersonnelle, interchangeable.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La langue ne sort jamais indemne de ces contournements r\u00e9p\u00e9t\u00e9s.<\/strong> <br>\u00c0 force de remplacer les mots pr\u00e9cis par des formules vagues, on affaiblit la pens\u00e9e elle-m\u00eame. Nommer, c\u2019est comprendre. Nommer, c\u2019est affronter. D\u00e9crire sans nommer, c\u2019est rester \u00e0 distance.<\/p>\n\n\n\n<p>Dire&nbsp;<strong>cadavre<\/strong>, ce n\u2019est pas \u00eatre insensible. C\u2019est reconna\u00eetre l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 de la mort. C\u2019est accepter que certaines r\u00e9alit\u00e9s ne puissent \u00eatre adoucies sans \u00eatre d\u00e9form\u00e9es. La mort n\u2019est pas violente parce qu\u2019on la nomme et ce n\u2019est pas en la recouvrant d\u2019un vernis lexical que l\u2019on en att\u00e9nue la port\u00e9e humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette peur des mots r\u00e9v\u00e8le peut-\u00eatre une peur plus profonde, celle de regarder la mort en face. Dans une soci\u00e9t\u00e9 qui valorise la performance et le mouvement, la mort est devenue un impens\u00e9, un impoli du discours public. Alors on la contourne, on la d\u00e9signe par d\u00e9faut, on la rend abstraite.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais une langue vivante n\u2019est pas une langue confortable. C\u2019est une langue capable de dire le r\u00e9el, m\u00eame lorsqu\u2019il d\u00e9range. En refusant de nommer la mort, on n\u2019en prot\u00e8ge ni les vivants ni la m\u00e9moire des morts. On se contente de s\u2019anesth\u00e9sier collectivement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Peut-\u00eatre est-il temps de r\u00e9habiliter les mots exacts. <\/strong><br>Non par provocation, mais par fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ce que la langue fran\u00e7aise sait faire de mieux : dire les choses clairement. La mort m\u00e9rite mieux que des d\u00e9tours ; elle m\u00e9rite d\u2019\u00eatre nomm\u00e9e. Il n\u2019y a rien de d\u00e9rangeant \u00e0 \u00e9crire \u00ab&nbsp;le cadavre d\u2019une personne a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9&#8230;&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, face \u00e0 la mort, choisissons la langue qui nomme sans trembler. R\u00e9habiliter \u00ab&nbsp;cadavre&nbsp;\u00bb n\u2019est pas un scandale, c\u2019est un acte de v\u00e9rit\u00e9. Car une soci\u00e9t\u00e9 qui refuse de dire la mort finit par la nier. Oser nommer, c\u2019est honorer les disparus et r\u00e9veiller les vivants, la mort m\u00e9rite ce courage lexical, \u00e9crivons-le sans filtre ni tabou : \u00ab&nbsp;cadavre&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alain Schenkels<br>D\u00e9cembre 2025<\/p>\n\n\n\n<figure data-wp-context=\"{&quot;imageId&quot;:&quot;69f10016d7563&quot;}\" data-wp-interactive=\"core\/image\" data-wp-key=\"69f10016d7563\" class=\"wp-block-image size-full is-resized wp-lightbox-container\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"728\" height=\"1006\" data-wp-class--hide=\"state.isContentHidden\" data-wp-class--show=\"state.isContentVisible\" data-wp-init=\"callbacks.setButtonStyles\" data-wp-on--click=\"actions.showLightbox\" data-wp-on--load=\"callbacks.setButtonStyles\" data-wp-on-window--resize=\"callbacks.setButtonStyles\" src=\"http:\/\/rrb.be\/rrb\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Alain_Schenkels-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-329\" style=\"width:203px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/rrb.be\/rrb\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Alain_Schenkels-1.jpg 728w, https:\/\/rrb.be\/rrb\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/Alain_Schenkels-1-217x300.jpg 217w\" sizes=\"auto, (max-width: 728px) 100vw, 728px\" \/><button\n\t\t\tclass=\"lightbox-trigger\"\n\t\t\ttype=\"button\"\n\t\t\taria-haspopup=\"dialog\"\n\t\t\taria-label=\"Enlarge\"\n\t\t\tdata-wp-init=\"callbacks.initTriggerButton\"\n\t\t\tdata-wp-on--click=\"actions.showLightbox\"\n\t\t\tdata-wp-style--right=\"state.imageButtonRight\"\n\t\t\tdata-wp-style--top=\"state.imageButtonTop\"\n\t\t>\n\t\t\t<svg xmlns=\"http:\/\/www.w3.org\/2000\/svg\" width=\"12\" height=\"12\" fill=\"none\" viewBox=\"0 0 12 12\">\n\t\t\t\t<path fill=\"#fff\" d=\"M2 0a2 2 0 0 0-2 2v2h1.5V2a.5.5 0 0 1 .5-.5h2V0H2Zm2 10.5H2a.5.5 0 0 1-.5-.5V8H0v2a2 2 0 0 0 2 2h2v-1.5ZM8 12v-1.5h2a.5.5 0 0 0 .5-.5V8H12v2a2 2 0 0 1-2 2H8Zm2-12a2 2 0 0 1 2 2v2h-1.5V2a.5.5 0 0 0-.5-.5H8V0h2Z\" \/>\n\t\t\t<\/svg>\n\t\t<\/button><\/figure>\n\n\n\n<p><em>(Photo ent\u00eate : Sc\u00e8ne de crime RgStudio)<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La formule \u00ab&nbsp;corps sans vie&nbsp;\u00bb est d\u00e9sormais omnipr\u00e9sente dans les m\u00e9dias. \u00c0 chaque fait divers, \u00e0 chaque disparition tragique, le m\u00eame d\u00e9tour lexical revient, implacable, avec une r\u00e9gularit\u00e9 presque m\u00e9canique : \u00ab&nbsp;le corps sans vie de\u2026&nbsp;\u00bb. 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