Soldat Camille, 20 ans — 72 heures dans l’enfer de la Campagne des 18 Jours, essai par Antoine Colleman
Auteur Antoine Colleman, Wortegem, 2025.

Biographie :
Antoine Colleman, né le 17 novembre 2005 à Wortegem de père flamand et de mère Liégeoise.
En 2025, Antoine déménage et s’installe à Auderghem à Bruxelles.
Étudiant à l’ULB, il fait un bachelier en histoire, Sciences humaines et sociales.
Écrivain depuis ses 16 ans, il n’a pas encore publié ses écrits, cet essai sous forme de petit roman est sa première publication publique.
Il parle le néerlandais, le français et l’anglais.
Notice historique et littéraire
Les 18 Jours — 10 au 28 mai 1940
Entre le 10 et le 28 mai 1940, la Belgique s’effondre en dix-huit jours. Le 2e Corps belge, déployé sur l’axe Louvain–Malines, reçoit l’ordre de tenir la ligne de la Dijle face à l’offensive allemande. Le 16 mai, après la percée de Sedan (14 mai), les divisions motorisées de la Wehrmacht (XVIe Panzerkorps) submergent les positions belges. Stukas, motocyclistes, half-tracks s’abattent sur Herent, Rotselaar, Zemst. Les ordres de repli vers la Lys se noient dans le chaos : communications coupées, officiers tués, unités dispersées.
Sur ces routes, des milliers de soldats belges, souvent des réservistes à peine formés, basculent de l’illusion patriotique à l’horreur brute. Beaucoup ne reverront jamais Wortegem, Liège ou leur maison flamande.
Un récit fictif, une vérité profonde
Ce récit suit Camille, vingt ans, étudiant timide du plat pays flamand, arraché à sa vie pour affronter 72 heures d’enfer. Chaque lieu, chaque arme, chaque ordre correspond à la réalité documentée :
- Herent (16 mai, 05h30) : première percée allemande, bombardements massifs.
- Rotselaar (14h00) : combats isolés, premiers corps-à-corps.
- Zemst–Tisselt (17-18 mai) : repli chaotique, civils pris entre deux feux.
Les dialogues, les odeurs, les peurs sont inspirés des témoignages de survivants — ceux de Marcel Thiry, Jean Tousseul, ou les archives de l’Institut d’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Mais Camille n’est pas un nom d’archives : il incarne le destin anonyme de milliers de jeunes Belges, broyés entre devoir et instinct de survie.
Pourquoi ce récit ?
Dans un pays qui a souvent occulté ses soldats de 1940, préférant les héros de la Résistance, Camille — 72 heures redonne voix à l’engourdissement, à la peur viscérale, à la mort banale. Sans héros, sans gloire. Juste un jeune homme qui meurt à trente kilomètres de chez lui.
À la mémoire de mon grand-père qui aurait pu être ce Camille, heureusement lui il a survécu.
Antoine Colleman, Wortegem, 2025
Chapitre 1 : L’aube fracassée
Herent, rive gauche de la Dijle — 16 mai 1940, 05h30.
Une brume lourde stagnait sur la Dijle, épaisse comme un linge mouillé jeté sur le paysage. Les saules au bord du fleuve semblaient pleurer d’avance sur ce que la matinée allait broyer. Entre les troncs, des silhouettes confuses s’agitaient : des soldats qui couraient, alignaient des sacs de sable, vérifiaient des chargeurs, tous conscients que la journée ne serait qu’un long hurlement de métal.
Camille, vingt ans à peine, s’agrippait à son fusil FN35 comme un noyé à une planche. Autour de lui, les ordres circulaient, secs, presque irréels. Il sentait le sol vibrer sous ses bottes, rythmé par le grondement des bombardiers allemands qui approchaient. Quand les Stukas apparurent, ils ne furent que des ombres glacées, déchirant le ciel au cri strident de la sirène d’assaut. Chaque plongeon semblait viser directement son cœur.
À côté de lui, Édouard, un Liégeois au visage émacié, essayait de feindre la nonchalance. Son manteau mal boutonné laissait apercevoir la chemise sale d’un ouvrier improvisé en soldat. Il tira une bouffée de cigarette et murmura :
— Camille, vieux… on dirait la fin du monde. Moi qui voulais rentrer à Liège… voir ma gosse naître, en juin.
Camille détourna les yeux vers la rivière enveloppée de brouillard.
— J’pense à Wortegem, Édouard. Maman m’a donné ce crucifix, tu vois ? Elle m’a dit : “Reviens-moi, mon grand…” Père, lui, m’a parlé de courage et d’honneur. Mais j’ai la peur dans les tripes. Une vraie peur. On va y rester, tous.
Édouard tenta un sourire.
— Peur ? On l’a tous. Mais après, carbonnade chez moi, ta fiancée à la kermesse… Et toi, plus tard, juge comme ton père, tu défendras les pauvres bougres que la vie aura broyés. Allez, mon gars, faut leur foutre la pagai…
Le reste se perdit dans une rafale de MG34. Le cri qui suivit n’était pas humain. Édouard porta les mains à son ventre, recula d’un pas, puis s’écroula à genoux. Le sang jaillit en pulsations noires, épais, chaudes.
— Camille… ma femme… le petit…
Camille se jeta à genoux, déchira la chemise kaki. Le ventre éventré d’Édouard respirait encore, comme si la vie refusait de s’avouer vaincue. Ses mains glissaient dans la chaleur du sang, tentant de retenir l’irréversible.
— Lieutenant ! Édouard est touché ! crie-t-il d’une voix étranglée.
Un officier surgit dans la pénombre du matin, hurlant au-dessus des explosions :
— Repliez-vous ! Pont à deux cents mètres ! Avancez ou on crève ici !

Camille resta figé un instant, incapable de détacher son regard du visage d’Édouard, ruisselant de sueur et de sang. Une rafale ricocha à ses pieds : il bondit, plus par instinct que par volonté. Avant de partir, il arracha son crucifix et le posa sur la poitrine d’Édouard, geste dérisoire d’un vivant sans foi certaine. Puis il courut. Les obus frappaient la terre, les arbres s’arrachaient, et le monde entier semblait résonner d’un seul cri : survivre.
Lorsque le vacarme se dissipa un peu, Camille se retrouva seul, perdu sur la rive mutilée de la Dijle. La brume s’était teintée de rouge.
Chapitre 2 : Le baptême du sang
Rotselaar — 16 mai 1940, 14h00.
Le soleil montait à peine au-dessus des champs, mais sa chaleur ne traversait pas la peur. Camille rampait entre les betteraves, humant cette odeur terreuse qui se mêlait à celle, plus douceâtre, des cadavres proches. Chaque pas le rapprochait d’une frontière invisible — celle qui sépare l’homme qui hésite de celui qui tue.
Sur la route à quelques mètres, deux motocyclistes allemands s’étaient arrêtés. L’un allumait une cigarette, l’autre consultait une carte, appuyé contre le carter noir d’une BMW R12. Ils parlaient bas, presque tranquillisés par leur victoire évidente. Camille les observait à travers la mire de son pistolet. Sa main tremblait tant qu’il sentit la sueur perler sur la crosse.
Je ne peux pas les laisser partir, se répéta-t-il. C’est mon devoir.
Mais ce mot, « devoir », sonnait creux. Il pensait à Édouard, à ce cri arraché entre deux râles, à ce crucifix posé sur une poitrine déjà froide. Son ventre se noua. Il visa.
Le premier tir claqua, clair, immédiat. L’un des motards s’effondra sans un bruit, fauché net, le torse éclaté. Le second leva son arme, un MP38 déjà prêt. Camille tira une seconde fois. La balle atteignit la poitrine, déchira la vareuse. L’homme retomba lourdement, les doigts encore crispés sur la gâchette.
Le silence retomba, plus assourdissant que le tir. Camille regarda autour de lui : plus rien ne bougeait, sinon le vent dans les feuillages. Il rampa jusqu’au blessé, tirant son arme devant lui. L’Allemand le fixait, le regard dilaté, la bouche sifflante.
— Bitte… bitte…
Deux syllabes, à peine un souffle. Camille ne sut s’il voulait demander la vie ou la mort. Il ne tira pas. Le visage de l’homme se figea lentement, suspendu entre le ciel et la terre, les yeux grands ouverts.

Alors les jambes de Camille cédèrent. Il tomba à genoux, détournant la tête, le ventre secoué de spasmes. Il vomit tout ce qu’il avait avalé depuis la veille — peur, boue, eau sale. Quand il releva la tête, les deux soldats gisaient là, leurs visages jeunes, presque paisibles, balafrés par la poussière de la route.
Il murmura :
— Je devais le faire.
Puis il attrapa la carte que l’un d’eux avait laissée ouverte. Le nom de Sedan, entouré d’un cercle rouge, y saignait comme un présage. Il prit aussi un chargeur de MP38, essuya ses mains sur sa vareuse et regarda une dernière fois les morts.
Il n’y avait plus de retour possible, il savait que plus rien ne serait comme avant… Il a tué.
L’étudiant effacé de Wortegem avait disparu quelque part entre ces betteraves et la poussière du chemin.
Camille se redressa, vacillant, et prit la direction de Zemst, cinq kilomètres à l’ouest, sous un ciel de plomb.
Chapitre 3 : La nuit des ombres
Kessenich-Zemst — Nuit du 16 mai 1940.
La nuit s’était abattue comme un couvercle. Les saules tordus penchaient sur les fossés, leurs branches trempées semblant effleurer la peau d’un mort. Camille glissait entre les racines et les touffes d’herbe, chaque pas le maintenant dans un monde où il n’y avait plus que le souffle, la peur et le froid. Le thermomètre devait frôler les huit degrés, mais son corps brûlait de fièvre.
Dans le lointain, le roulement sourd des half-tracks formait comme une respiration monstrueuse. Par moments, les rafales saccadées de Sedan s’élevaient jusqu’ici, confondues à l’aboiement des chiens. Camille resta immobile, retenant sa respiration, persuadé que chaque craquement, chaque battement d’aile était le signe d’une patrouille ennemie.
Il n’avait presque rien avalé depuis deux jours. Une pomme pourrie, ramassée au bord d’un champ, avait noirci la langue et labouré son estomac vide. Assis contre un talus, il posa le fusil sur ses genoux. Ses paupières battirent, lourdes, et l’image d’Édouard surgit dans l’obscurité : le ventre ouvert, la chemise déchirée, le crucifix posé sur sa poitrine déjà froide. Puis vinrent les yeux de l’Allemand, ces yeux d’homme qui ne voulait plus mourir.
Camille tenta de chasser ces visions, mais elles s’accrochaient à sa mémoire comme des ronces. Il pensa à sa mère, à la kermesse du village, à la voix de son père débitant les grands mots de la justice. Un sourire tremblant passa sur ses lèvres gercées. « Si je survis, se dit-il, je ne serai plus jamais le même. » Et il sentit, sans le comprendre, qu’il commençait à basculer du côté des ombres.
Chapitre 4 : La capture
Canal de Willebroek — 17 mai 1940, 11h00.
Le matin s’ouvrait sur un ciel blême. Depuis l’aube, Camille errait entre les chemins d’Éppegem, affamé, fiévreux, traqué. Le canal de Willebroek se déroulait devant lui, lent et gris, interminable. Il monta sur la digue, cherchant un moyen de traverser, et s’arrêta net : un pont métallique, couvert de rouille, grinçait faiblement dans le vent.
Une ombre surgit au détour du talus — un soldat allemand, grand, moustache raide, uniforme impeccable. Leurs regards se croisèrent, puis l’homme se jeta sur lui.
Camille tenta d’esquiver, mais la lame brilla une seconde : brûlure à l’épaule, muscles fendus, le sang jaillit aussitôt. La douleur foudroya tout son être. Il lutta à mains nues, tira sur le col de l’autre, sentit la force l’écraser. En quelques instants, il se retrouva à genoux, les mains derrière la tête, respirant la poussière et le goût du métal.

L’Allemand le fouilla brutalement, piétina le quignon de pain qu’il portait, déchira la photo de sa mère. Il cracha, puis arma son fusil.
— Stirb !
La détonation éclata à deux mètres. Camille hurla sans bruit, persuadé d’être mort. Il sentit seulement la terre contre son visage, la chaleur du canon sur sa nuque. L’Allemand cria quelque chose qu’il ne comprit pas :
— Kameraden getötet ! Feiger Hund !
Alors Camille comprit : il payait pour ceux qu’il avait abattus dans les betteraves. La panique monta en lui, aveugle, animale. Le monde se resserra en un point noir.
Chapitre 5 : Le coup de fusil
Un claquement sec perça le vacarme intérieur. L’Allemand bascula, tête renversée, le regard fendu d’incompréhension. Une éclaboussure rouge se projeta sur le garde-corps rouillé. Pendant un instant, le temps sembla s’arrêter.
Sur la berge, un homme apparut. Vieux, voûté, vêtu d’un bleu de travail taché de terre, casquette plate vissée sur le crâne.
— Viens ! Vite, avant les renforts !
Camille chancela, titubant vers lui. Ensemble, ils se replièrent vers une ferme dissimulée derrière un bouquet d’aubépines. La maison, à Koningsloo, semblait sortie d’un autre siècle : toits de chaume, odeur d’étable, mouches bourdonnant autour des seaux de lait. Tout y respirait une paix raide, hors du temps, comme si la guerre n’y avait pas encore posé la main.
Chapitre 6 : La sagesse de l’Yser
La cuisine baignait dans la pénombre, éclairée par la flamme d’un poêle et une odeur de soupe au lard. Le paysan, mains épaisses et visage buriné, nettoya la plaie de Camille avec de l’eau de Javel, sans un mot. Chaque point de couture traversait la chair comme un verdict.
— J’ai tout vu, dit enfin l’homme d’une voix lente. À genoux comme un chien, l’salop. En dix-sept, à l’Yser, j’ai rampé trois jours dans la boue. Un Boche m’a pissé dessus. J’ai juré de ne plus plier. Toi, t’as pas baissé les yeux. Pas pleuré. C’est déjà ça.
Camille, pâle, tremblait.
— J’ai tué deux Boches, murmura-t-il. Leurs yeux me suivent. Et Édouard, son ventre ouvert… j’ai peur tout le temps.
— La peur, fit le vieil homme, c’est ce qui prouve que t’es encore vivant. Mais faut la couper, sinon elle te ronge. Demain, tu fileras par les pâturages, vers la Lys. Prends du pain, du lard, un couteau. Et oublie. Oublie leurs yeux. Laboure, fais des gosses. C’est ça, la revanche.
Camille hocha la tête. La soupe lui brûla la gorge, salée de larmes qu’il ne laissa pas tomber.
Chapitre 7 : La marche blanche
18 mai 1940 — L’aube se lève sur un ciel pâle.
Il partit au matin, le bras en bandoulière, un balluchon sur l’épaule : pain croustillant, lard fumé, fromage sec, gourde pleine, couteau émoussé. Les champs s’étiraient à perte de vue, striés de haies et de mares stagnantes. Le silence n’appartenait plus à la paix, mais à la fatigue des vivants.
Chaque pas lui lançait dans l’épaule. Il mâchait le lard avec lenteur, goûtant la graisse comme un souvenir du quotidien perdu. « Ma compagnie doit être quelque part », pensa-t-il. Mais il savait bien qu’elle n’existait sans doute plus.
Les heures s’étiraient, peuplées d’images. Édouard, les deux Allemands dans la poussière, le visage du vieux paysan. Tous ces visages flottaient en lui comme des éclats d’un miroir brisé. « Wortegem, murmura-t-il, maman… »
Le vent portait l’odeur douce des prairies. Cette même odeur qu’il respirait enfant, le soir, en rentrant de l’école. Il se prit à espérer — sans oser croire.
Chapitre 8 : L’achèvement
Carrefour de Tisselt — 18 mai 1940, 12h15.
Le soleil tombait à la verticale, froid malgré sa clarté. Le chemin de terre débouchait sur une sente déchirée par les traces de pneus. À l’horizon, trois motos surgissaient, poussière blanche autour d’elles. Trois uniformes feldgrau.
Camille se figea. Le balluchon tomba à ses pieds. Pendant une seconde, il songea à courir. Puis ses genoux plièrent. Il leva les mains.
— Non… pas comme ça… Wortegem… pitié…
Les Allemands stoppèrent. Le plus jeune, dix-huit ans, blond, au visage presque enfantin, le désigna du canon de sa MP38.
— Partisan !
Le chef, trente ans peut-être, cicatrice à la joue, eut un rire bref.
— Warte… Zivilist ?
— Erschieß ihn ! lança le troisième, massif.
Le jeune tira, et le monde s’ouvrit en deux. Cinq balles, tirées presque à bout portant. L’épaule de Camille explosa, son poumon se déchira, le souffle se vida en un sifflement humide. Il se mit à tournoyer, cherchant l’air.
— Maman…
Il ne comprenait plus ce qui tombait autour de lui : poussière, lumière, sang. Son corps refusait de mourir. Le jeune Allemand s’approcha, visage crispé d’un rictus.
— Stirb !
La dernière balle trancha tout net.
Il s’effondra face contre terre. Le silence revint, absolu. Les oiseaux s’étaient tus. Le vent glissait doucement sur les herbes hautes.
Les deux autres soldats fouillèrent le cadavre : le pain, le lard, la gourde.
— Toter Belgier, ricana l’un. Feiger Hund.
Ils crachèrent sur le visage de Camille avant de remonter à moto.
Épilogue : Silence flamand
Le corps resta là, étendu entre deux sillons. Le balluchon éventré livrait ses restes au vent : un morceau de pain brisé, une pomme roulant dans la poussière. Les mouches vinrent d’abord en éclaireuses, puis en nuée obstinée. Le vent chaud de mai passa sur lui comme une caresse inutile.

En 72 heures, Camille, l’étudiant naïf de Wortegem, avait vécu tout ce qu’un homme peut craindre :
la peur, la perte, la pitié, et la mort.
Fin.
Antoine Colleman, Wortegem, 2025

Crédit photos :
– Entête et prisonnier : IA
– Soldat blessé : GI américain au Vietnam (retravaillée)
– Deux soldats morts : Géorgiens, 2008 (retravaillée)
– Dernière photo (corps étendu) : soldat serbe tué à Drvar le 18 août 1995 (retravaillée)
– Photo profil Antoine Colleman : personnelle
Catégorie(s) :