Première guerre mondiale : 22 août 1914, Massacres à Morhange, Charleroi et Rossignol

Le 22 août 1914 est la journée la plus meurtrière de la « bataille des frontières » par laquelle débute la Première Guerre mondiale. C’est aussi la journée la plus meurtrière de la Grande Guerre et de toute l’Histoire militaire de la France avec 35 000 soldats tués en un seul jour.

L’état-major français, confiant dans sa doctrine de l’offensive à outrance, s’est laissé surprendre par la rapidité et la puissance des offensives allemandes en Sambre et en Lorraine. Malgré les revers des premiers jours, il n’en maintient pas moins l’ordre absolu de charger l’ennemi, quel qu’en soit le prix humain. Les combats, menés dans un esprit encore hérité du XIXᵉ siècle, voient des régiments entiers se lancer à découvert, baïonnette au canon, en uniformes de couleur avec les fameux képis et pantalons garance, symboles d’un courage national devenu anachronique face à la réalité de la guerre moderne.

Les soldats français affrontent une armée allemande mieux préparée, qui a su tirer profit des progrès techniques récents : les mitrailleuses, capables de tirer de 400 à 600 coups par minute, fauchent les vagues d’assaut avant qu’elles n’atteignent les lignes. Les obusiers, tirant depuis l’arrière des collines sans contact visuel direct, font pleuvoir la mort sur les tranchées et les positions françaises. Ces engins marquent l’entrée de plain-pied dans une guerre industrielle, où la puissance de feu prime désormais sur le courage individuel.

À Charleroi et Rossignol, en Belgique, comme à Morhange, en Lorraine, les armées françaises subissent des pertes effroyables.
En quelques jours, plus de 25 000 soldats français sont tués, soit autant que pendant toute la guerre d’Algérie (1954-1962) et près du quart des pertes totales du seul mois d’août 1914.
L’armée allemande, pourtant victorieuse sur le terrain, enregistre environ 10 000 soldats allemands tués, preuve de l’extrême violence des affrontements. Épuisées et désorganisées, les troupes allemandes ne peuvent exploiter pleinement leur avantage, ce qui sauve temporairement les armées françaises d’une débâcle complète.

Dans le désarroi général, les morts sont enterrés à la hâte, souvent sur place, dans des fosses improvisées. L’idée de sépultures individuelles ou de nécropoles militaires n’a pas encore émergé, la priorité est de prévenir les épidémies et de poursuivre la guerre. Les blessés, trop nombreux pour être secourus, sont parfois abandonnés sur le champ de bataille. Certains, incapables de fuir, se suicident, d’autres sont achevés par l’ennemi, dans un climat de revanche et de terreur qui caractérise ces premiers jours du conflit. Le ratio inhabituel d’un soldat tué pour deux blessés traduit la violence extrême des combats.

Les populations civiles ne sont pas davantage épargnées. Le 22 août 1914, à Tamines, près de Charleroi, 383 habitants belges sont massacrés par les troupes allemandes, paniquées à l’idée d’affronter des francs-tireurs, comme en 1870. Hommes, femmes et enfants sont exécutés sans procès, certains civils sont employés comme boucliers humains, tandis que des femmes subissent des violences sexuelles. Ces exactions, mêlant peur et représailles, marquent durablement les mémoires belges et françaises.

Restés maîtres du terrain après ces combats meurtriers, les Allemands peuvent exploiter à leur profit les bassins miniers de la Sambre et de la Lorraine, ressources stratégiques qu’ils conserveront tout au long du conflit. Ces premières batailles de l’été 1914 annoncent déjà la guerre total, un affrontement où l’homme, la terre et la technologie se trouvent mêlés dans une mécanique de destruction sans précédent.


Bataille de la Marne

La retraite qui suit les combats de Sambre, de Lorraine et des « batailles des frontières » conduit directement à la première bataille de la Marne, où l’issue de l’invasion allemande se joue en quelques jours décisifs en septembre 1914. Cette bataille stoppe l’avancée ennemie aux portes de Paris et marque la fin de la guerre de mouvement sur le front occidental, au prix de pertes humaines considérables.​

Après les hécatombes d’août 1914 autour de Charleroi, Rossignol et Morhange, les armées françaises doivent se résoudre à reculer en direction de l’intérieur du pays. Entre le 26 août et le 4 septembre, cette retraite, menée sous la pression constante des forces allemandes, coûte déjà des dizaines de milliers d’hommes aux unités épuisées.​

Dans ce contexte, l’état-major français cherche avant tout à gagner du temps pour se réorganiser, tout en évitant l’effondrement complet du front. Des contre-attaques locales sont ordonnées afin de ralentir la poursuite allemande, sans pour autant enrayer leur avance générale vers la Marne et Paris.​

L’ordre de se retourner sur la Marne

Le 4 septembre 1914, alors que les troupes françaises sont à bout de forces, l’ordre est donné de cesser la retraite et de « se retourner » pour faire face à l’ennemi le long de la Marne. Il est exigé des unités qu’elles tiennent le terrain conquis et qu’elles se fassent tuer sur place plutôt que de reculer, dans un esprit de sacrifice total au service du salut du pays.​

La manœuvre qui se prépare est ample et risquée, il s’agit de frapper l’aile droite allemande au moment où celle-ci, étirée et éloignée de ses bases, croit encore pouvoir contourner Paris. Le rôle de la capitale, défendue notamment par les troupes acheminées en urgence, devient alors central dans la résistance française.​

Les combats de la Marne

Du 5 au 10 septembre 1914, les armées franco-britanniques engagent la bataille sur un front immense, affrontant des forces allemandes qui ont accumulé des succès depuis leur entrée en Belgique. Les combats sont acharnés, marqués par des attaques et contre-attaques incessantes, souvent sous le feu concentré de l’artillerie et des mitrailleuses, dans le même esprit de violence industrielle qui a déjà ravagé les champs de bataille d’août.​

Les pertes sont énormes des deux côtés.

  • Près de 80 000 soldats français sont tués en quelques jours
  • Plusieurs centaines de milliers de soldats allemands sont tués, blessés ou disparus sur l’ensemble de l’engagement.

Ces chiffres donnent la mesure du prix payé pour enrayer la marche en avant d’une armée allemande jusque-là victorieuse.​

L’échec du plan allemand

Sous la pression conjuguée des attaques françaises et de l’action du corps expéditionnaire britannique, l’aile droite allemande finit par céder et entame une retraite en bon ordre vers le nord. Le repli se stabilise sur la rive droite de l’Aisne, où s’installent progressivement des lignes fortifiées qui préfigurent la guerre de tranchées.​

La bataille de la Marne fait échouer le plan Schlieffen, qui visait à vaincre rapidement la France en passant par la Belgique avant de se retourner contre la Russie. Paris est sauvé, mais la guerre, au lieu de se terminer en quelques mois, s’enlise dans un conflit de position qui durera plus de quatre ans, prolongeant à l’infini le sacrifice inauguré par les combats de Sambre, de Lorraine et de Belgique.

Peinture représentant cette bataille, image trouvée sur Wikipedia.
C’était une bataille avec des mitrailleuses et au corps à corps, les soldats se battaient surtout à la baïonnette s’embrochant les uns les autres, c’était un véritable carnage.
Cette peinture montre que les soldats se sont battus au corps à corps, ce qui justifie le nombre très élevé de soldats tués.

Références :

  • Anthony Clayton, La France et la Guerre de 1914-1918 (Presses universitaires de France, 1984), pp. 45-52. Détaille les pertes massives à Morhange (6e armée), Charleroi (5e armée) et Rossignol (4e armée), avec analyse de la doctrine offensive.
  • Jean-Jacques Becker, 1914 : Comment les Français sont entrés dans la guerre (Armand Colin, 2013), p. 128 : confirme 27 000 tués le 22 août, record absolu.
  • Service historique de la Défense (SHD), archives en ligne. Focus sur Sambre/Lorraine, uniformes garance et mitrailleuses MG08.
  • Les Carnets de Guerre de l’Abbé J. B. – 153e RI (éd. Georges Clin, 2006), témoignages directs sur les assauts à la baïonnette.
  • Holger Afflerbach, Die Deutsche Armee und der Erste Weltkrieg (C.H. Beck, 2018), p. 112 : environ 10 000 tués le 22 août, malgré la supériorité.
  • Stéphane Péron, Les Mitrailleuses dans la Grande Guerre (14-18 Éditions, 2014), pp. 20-35 : cadences de 400-600 coups/min et obusiers lourds (ex. 15 cm sFH).
  • Base de données Mémoire des Hommes (defense.gouv.fr) : 25 500 tués français sur 1954-1962
  • Rapport de la Commission d’Enquête belge (1919) : 383 civils exécutés le 22 août 1914, avec détails sur francs-tireurs et exactions.
  • John Horne & Alan Kramer, Allemagne Crimes de Guerre 1914 (Tallandier, 2005), chap. 3 : « Rape of Belgium », violences sexuelles et boucliers humains documentés.
  • Robert A. Doughty, Pyrrhic Victory: French Strategy and Operations in the Great War (Harvard UP, 2005), pp. 78-95 : retraite du 24 août-5 septembre, ordre du 4 septembre de Gallieni/Joffre.
  • Per Falkenhayn’s memoirs : 80 000 tués estimés (SHD Vineuil) ; allemandes : 250 000 total (blessés/disparus inclus)
  • Terence Zuber, Inventing the Schlieffen Plan (Oxford UP, 2002), pp. 200-220 : échec de l’aile droite, transition aux tranchées.
  • La Bataille de la Marne (éd. Tallandier, 2014), recueil d’archives françaises.
  • CegeSoma (Bruxelles) : Dossiers Rossignol/Charleroi, massacres franc-tireurs.

Par Alain Schenkels

Image entête : Groupe de mitrailleurs allemands

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