« Ni vengeance ni procès » : Tchétchénie, où tuer un gay « rend service »
Un homosexuel tchétchène exilé en Europe témoigne des persécutions féroces contre les personnes LGBTQ+ dans sa région natale. Arrêté par les forces de l’ordre lors des rafles massives de 2017-2018, Magomed a échappé à la torture mais perdu trois amis assassinés et vu un proche cruellement malmené. Son récit au Caucasian Knot dresse un portrait glaçant de la vie clandestine et des exactions systématiques.
Magomed, né en Tchétchénie où vit encore sa famille, a compris son orientation sexuelle à 18 ans après une première expérience. Seuls ses amis partageant ses goûts étaient dans la confidence, dans un climat où les homosexuels redoutent la mort, que ce soit des mains d’inconnus ou de leurs propres proches. Les rencontres se faisaient via Mail.ru puis des applications, souvent piégées par des homophobes qui passaient à tabac, filmaient et faisaient chanter leurs victimes.
Fin décembre 2018, une nouvelle vague d’arrestations a visé au moins 40 personnes, selon le Réseau LGBT russe. Les détenus devaient livrer les coordonnées de leurs contacts sous la menace de tortures. Magomed a été interpellé au printemps 2017 à Grozny lors d’un contrôle routier, après qu’un autre homosexuel en détresse eut livré une liste de numéros. Relâché sans violence physique, il reçut l’ordre explicite de quitter la Tchétchénie, voire la Russie.
Un ami proche subit deux semaines de séquestration dans un sous-sol policier : battu, électrocuté, privé d’eau et de nourriture. Il survécut grâce à quelques gorgées bues lors des ablutions rituelles. Trois autres contacts périrent : un homme âgé succomba à ses blessures, un membre d’une famille puissante fut roué de coups puis exécuté par ses parents après livraison par la police, et un troisième mourut chez lui après passage à tabac.
Les forces tchétchènes combinaient tortures, extorsions financières – de 200 000 à 500 000 roubles selon la richesse – et pressions judiciaires fictives. Aidé par le Réseau LGBT, Magomed fuit avec un simple sac de sport vers Moscou, puis Makhatchkala et un pays européen où l’asile lui fut accordé en deux semaines. Son ami torturé vit dans un État voisin.
À l’étranger, Magomed craint la diaspora tchétchène, capable d’agressions mortelles comme celle subie par Movsar Eskerkhanov en Allemagne. Nostalgique de sa famille – dont les femmes le couvrent en prétendant qu’il travaille en Europe –, il conseille à tous les homosexuels tchétchènes : « Quittez la région. » La communauté reste soudée, mais la menace est omniprésente, des forces de l’ordre aux familles.
Par Alain Schenkels

Source : Caucasian Knot, 23 janvier 2018.
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