Fedorov : objectif 50.000 soldats russes tués chaque mois pour gripper l’armée de Poutine

L’Ukraine assume désormais une stratégie d’attrition pleinement chiffrée : son ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, affiche l’objectif de porter les pertes russes à 50.000 soldats tués par mois d’après le magazine Slate. Dans cette logique, Kiev veut exploiter l’usure humaine d’une armée russe dont la capacité de recrutement apparaît limitée, afin de rendre la poursuite de la guerre intenable pour Moscou.

Fedorov affirme que les forces ukrainiennes documentent déjà environ 35.000 morts russes par mois, un niveau que l’OTAN situe plutôt entre 20.000 et 25.000, tout en reconnaissant un coût humain très élevé pour la Russie. Le ministre résume sa stratégie, ne compter que les morts, viser le cœur d’une économie de guerre qui traite les soldats comme une ressource et chercher le point où les pertes mensuelles dépassent durablement les capacités de mobilisation du Kremlin. En décembre, le général Oleksandre Syrsky affirmait déjà que, sur un mois, les pertes russes dépassaient le nombre de nouveaux mobilisés, ce que Kiev veut transformer en dynamique durable.

Les signaux d’essoufflement du recrutement côté russe nourrissent ce calcul.
Le ministère britannique de la Défense estime à au moins 1,2 million le total des pertes, morts et blessés, depuis février 2022. Des médias indépendants russes, comme Vertska, relèvent une baisse d’environ 25% des engagements sous contrat à Moscou en 2025. Les primes élevées, le recours aux détenus et au recrutement officieux d’étrangers semblent atteindre leurs limites. Dans ce contexte, l’Ukraine met en avant un raisonnement simple : si l’ennemi perd chaque mois plus de soldats qu’il ne peut en former ou recruter, son appareil militaire finit par se gripper, même en disposant encore de matériel.

Cette stratégie s’appuie sur la place désormais centrale des drones sur le champ de bataille.
Fedorov, 32 ans, ancien ministre de la Transformation numérique devenu le plus jeune ministre de la Défense de l’histoire du pays, veut redéployer davantage de personnel vers ces unités. Selon lui, les drones seraient responsables de 70 à 90% des pertes infligées aux forces russes. Kiev investit donc dans la rémunération des équipages, la production industrielle de drones explosifs FPV et une économie de guerre « low cost » orientée vers l’efficacité.

Ce discours illustre une approche ouverte du conflit d’attrition.
La ligne de front est pensée aussi en termes de chiffres et de flux humains. Reste une inconnue majeure, soulignée par le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte : le seuil de rupture de la société russe. L’URSS avait supporté environ 15.000 morts mensuels pendant neuf ans en Afghanistan, dans un contexte démographique et politique très différent. En visant 50.000 pertes russes par mois, Kiev parie que la Russie de 2026 ne pourra pas absorber indéfiniment un tel niveau de sacrifices, même sous un régime autoritaire.

Kiev demande à ses soldats de prioriser l’élimination de l’ennemi plutôt que sa capture, même lorsque la situation ne l’exige pas strictement, conformément au Protocole additionnel I (art. 52 §2) du Droit International Humanitaire qui autorise la neutralisation létale des combattants actifs, la capture n’étant qu’une option tactique, non obligatoire. Tant que la cible n’est pas hors combat, elle reste attaquable. 

Outre l’objectif militaire direct, un tel déséquilibre entre pertes et recrutement pourrait avoir des répercussions politiques majeures. Jusqu’à présent, les grandes villes russes ont été largement épargnées par les mobilisations, maintenant un soutien populaire stable à Poutine. Mais si l’armée russe faiblit durablement et que l’Ukraine prend l’avantage, la pression risque de monter dans ces métropoles. Les familles touchées, les désertions en hausse et la lassitude sociale pourraient fissurer le consensus, même sous contrôle médiatique autoritaire. Ce serait pour Kiev une seconde arme stratégique : éroder non seulement les forces militaires russes, mais aussi leur assise politique dans les centres urbains clés.

Par Alain Schenkels

(Photo : 108e brigade d’assaut ukrainien quadriroto bombardie, sources Telegram)

Avatar photo

J’analyse le monde contemporain — actualité, faits de société, conflits et guerres — pour comprendre en profondeur le fonctionnement de l’être humain. Le philosophe y prend alors le relais, face à un univers à la fois merveilleux et troublant.