Alain Schenkels
Les Européens veulent une Europe qui protège ses frontières (chronique)
Les Européens veulent une Union capable de les protéger. De Ceuta aux frontières orientales, la maîtrise de l’immigration révèle l’écart entre cette attente et les résultats. La confiance exige désormais davantage que des promesses.
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Chronique du 4 octobre 2026
Les Européens ne demandent pas nécessairement moins d’Europe ; ils demandent une Europe qui se soucie davantage de leurs problèmes. La différence devrait retenir l’attention de ceux qui interprètent chaque critique comme une manifestation d’hostilité au projet européen.Une étude publiée le 9 septembre 2026 par le European Council on Foreign Relations mesure cette fracture. Parmi les personnes interrogées, 73% souhaitent une Europe plus unie et intégrée, plus sûre ou plus prospère. Pourtant, 68% décrivent une dégradation de la situation actuelle et 74% jugent que l’Europe répond mal à ses principaux défis. L’enquête a été menée dans six pays européens.
L’attachement à l’Europe subsiste donc, mais il ne constitue pas un chèque en blanc. Les citoyens attendent une protection concrète. Sur l’immigration, cette exigence commence par une question simple : qui décide des entrées et du séjour sur le territoire européen, les autorités ou ceux qui parviennent à franchir ses frontières ?
Ceuta, quand les habitants supportent les conséquences
Les événements de Ceuta montrent ce qui arrive lorsqu’une frontière déborde. Les arrivées massives des 30 et 31 juillet ont plongé l’enclave espagnole dans une crise considérable. Plusieurs milliers de migrants y séjournaient encore en septembre. Son président, Juan Jesús Vivas, réclamait alors une aide européenne pour renforcer les contrôles et gérer la situation.Les renseignements espagnols avaient pourtant averti les autorités d’un projet de passage massif, ces alertes posent une question de responsabilité lorsque les responsables n’en tiennent pas compte. Une menace identifiée doit entraîner des mesures adaptées, pas seulement alimenter un dossier que l’on examinera après la crise.
Pour les habitants, l’échec du contrôle frontalier se traduit immédiatement dans leur vie quotidienne. Il faut héberger, soigner, encadrer et mobiliser des services déjà soumis à leurs propres contraintes. Les responsables locaux gèrent l’urgence, tandis que les décisions essentielles dépendent d’autres niveaux de pouvoir.
Voilà précisément ce qui nourrit le sentiment d’abandon. Les populations entendent des principes généreux, mais elles vivent les conséquences d’une maîtrise insuffisante. Elles peuvent légitimement demander pourquoi la solidarité devrait toujours commencer après le débordement, plutôt que par les moyens nécessaires pour l’éviter.
En Pologne, l’immigration comme moyen de pression
À la frontière polonaise, la Biélorussie organise l’acheminement de migrants pour faire pression sur l’Union européenne. Le Conseil de l’UE dénonce cette instrumentalisation.La protection des frontières répond donc aussi à une menace politique. L’Europe doit examiner les demandes d’asile sans laisser un régime hostile imposer les entrées sur son territoire.
Les pays exposés ont besoin de personnels, de surveillance, d’équipements et d’un soutien politique solide. Leur demander de défendre la frontière extérieure tout en contestant les moyens employés ne peut tenir lieu de politique commune. La solidarité européenne doit aider à protéger, autant qu’à accueillir.
Reprendre la décision avant le départ
L’Europe doit développer beaucoup plus largement les procédures de protection avant l’arrivée. Aujourd’hui, ceux qui atteignent son territoire peuvent y demander l’asile. Ceux qui ne disposent ni des moyens financiers ni des réseaux nécessaires restent souvent loin de cette possibilité.Cette situation donne aux passeurs un rôle qu’ils ne devraient jamais exercer. Ils vendent le voyage, choisissent les routes et profitent de la détresse. Les autorités récupèrent ensuite les conséquences humaines et administratives.
Chaque pays doit pouvoir déterminer qui entre sur son territoire et à quelles conditions, dans le respect de ses engagements internationaux. Cette maîtrise constitue un attribut fondamental de la souveraineté. La coopération européenne doit permettre aux États de l’exercer efficacement.
Les demandes de protection doivent pouvoir être examinées dans le pays d’origine lorsque la sécurité du demandeur le permet, ou dans un pays de premier refuge. Le cadre européen de réinstallation et d’admission humanitaire offre déjà une base pour organiser certains accueils depuis des pays tiers. Il faut développer ces voies afin de décider des admissions et de préparer l’accueil avant le voyage.
L’Europe doit cesser de laisser le franchissement clandestin devenir, dans les faits, une porte d’accès privilégiée à l’examen d’une situation, la décision publique doit reprendre la place que les filières occupent aujourd’hui.
Une obligation de départ doit déboucher sur un départ
La même exigence vaut pour les rapatriements. Au deuxième trimestre 2026, les pays de l’Union ont ordonné à 110.335 ressortissants de pays tiers de quitter leur territoire. Durant cette période, 36.825 personnes ont rejoint un pays tiers après une décision de départ. Les retours progressent de 9,7% sur un an, mais les deux volumes restent très éloignés.Une meilleure coopération avec les pays d’origine doit permettre d’identifier les ressortissants, de délivrer les documents nécessaires et d’organiser les rapatriements. L’Union possède un poids économique et diplomatique considérable, elle doit davantage l’utiliser pour obtenir des engagements suivis d’effets.
Les aides, les partenariats et les facilités de visa constituent des sujets de négociation. Il paraît difficile de défendre une coopération généreuse avec des gouvernements qui refusent durablement de reprendre leurs ressortissants sans raison valable.
Les recours et les garanties juridiques doivent fonctionner. Mais une fois la décision définitive et le retour légalement possible, il faut l’exécuter. Sinon, l’administration prononce une obligation que chacun apprend à considérer comme facultative. L’État affaiblit alors lui-même la règle qu’il prétend faire respecter.
La confiance ne reviendra pas par un discours
Les Européens peuvent souhaiter une coopération plus forte et réclamer une immigration plus ferme. Ces deux positions se renforcent lorsqu’une action commune apporte une protection que chaque pays aurait du mal à assurer seul.Ceuta appelle à une meilleure anticipation. La Pologne a besoin d’un soutien face aux pressions organisées. Les demandes de protection doivent pouvoir s’examiner davantage avant l’arrivée. Les accords de rapatriement doivent produire des départs effectifs.
L’Europe ne retrouvera pas la confiance en expliquant seulement que les problèmes sont complexes, les citoyens le savent. Ils attendent précisément des responsables politiques qu’ils affrontent cette complexité et prennent des décisions.
Ils ne demandent pas que toute immigration cesse, ils demandent qu’elle relève d’un choix public, de règles claires et de capacités réelles, ils veulent savoir que ceux qui ont le droit de rester pourront construire leur avenir, et que ceux qui doivent partir quitteront effectivement le territoire.
Une Europe qui répond à cette attente consolidera sa légitimité. Une Europe qui laisse les difficultés s’accumuler continuera de nourrir la défiance qu’elle prétend combattre.
Alain Schenkels
Photo entête source 21 News:
Archives : L'Espagne déploie l'armée à Ceuta après une arrivée massive de migrants - Alain Schenkels
